Des périodes compliquées

J’étais partie pour écrire un billet léger, à base de « je suis rentrée« , « le black friday est une ineptie consumériste », et râler un peu sur Noël. Comme tous les ans, quoi.

Mais en fait, tout ce qui me vient, c’est de parler d’un sujet qui me tient à cœur. Ce week-end, soit le 24 novembre, s’est tenue la marche Nous Toutes, contre les violences sexistes et sexuelles, un an après le début de la vague #MeToo. Et le 25, c’était la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes.

Sur le net, pas mal de témoignages sont remontés, de nanas qui osent dénoncer leurs violences conjugales, les viols, les agressions sexuelles qu’elles ont subies. Il y avait eu cet article paru dans Libération en janvier 2018 qui était dur à lire mais prenant. Puis celui-ci publié sur le Parisien, alors que j’écris ce billet.

Ces manifs ces derniers jours, ça m’a rappelé des souvenirs pas très joyeux. J’en avais parlé un peu dans ce billet :

Re. (De retour sur le blog)

Puis il y a eu hier matin. Je suis partie courir. Pénélaud est venu avec moi, pour la première fois. Il n’aime pas trop courir d’ordinaire. Le temps était grisou, on a hésité, puis en fin de matinée, on a fini par chausser nos baskets. Nous étions sur le pont vers chez nous, nous allions traverser la route, quand je me suis retournée pour voir si des voitures arrivaient. Et là, 10 m derrière moi, j’ai vu Monsieur Compliqué, ou Monsieur Taré – un surnom qui lui ira bien, qui courait lui aussi. Il a traversé. Pas nous. Lui comme nous allions au parc pas très loin. J’ai dit à Pénélaud que le connard en train de traverser la route, c’était mon ex violent. Pénélaud s’est crispé. Il connaît l’histoire et est très mal à l’aise à l’évocation de cet homme malsain.

On a poursuivi notre course et avons opté pour faire le tour du parc en sens anti-horaire. J’avais perdu de vue l’autre taré. Évidemment, lui a fait le tour en sens horaire ce qui fait que l’on s’est croisé. DEUX FOIS. Les deux, je l’ai ignoré. Mais la première, Pénélaud qui lui le fixait du regard m’a dit que Monsieur Taré m’avait dévisagée et s’était retourné. La deuxième, j’ai dit à Pénélaud de regarder droit devant, c’est tout. Le soir, Monsieur Taré a OSE m’envoyer un mail -qui est arrivé en spam, je l’ai bloqué il y a bien longtemps- me disant que ce n’était pas sympa de l’avoir ignoré au parc. Avec un smiley qui sourit.

Je suis heureuse que Pénélaud ait été là hier matin. Parce que je suis sûre que l’autre serait venue me parler, j’aurais hurlé et/ou fui.

J’ai longtemps hésité avant de publier ce billet. J’avais commencé à l’écrire en janvier dernier quand la parole des femmes s’était libérée. Je n’avais pas osé le publier. Je le fais maintenant parce que j’en ai parlé à peu de personnes, mes amies essentiellement, et elles ont aussi eu leur Monsieur Taré, celui qui a levé la main sur elles, celui qui les a insultées, humiliées, mises dehors même une heure. Ce n’est pas normal.

Mon histoire avec Monsieur Taré a duré un peu moins d’an et demi. Avec le recul, d’un regard extérieur, j’aurais pu partir plus tôt. Mais depuis la cage dorée, ce n’était pas aussi simple.

Ça a commencé de façon insidieuse. Des engueulades, des portes qui claquent, des reproches de plus en fréquents, l’inquisition quand je recevais un message, d’abord en mode drôle puis de moins en moins drôle, des tentatives de me culpabiliser quand j’allais dîner avec des copines ou pire, un copain, que je n’allais pas au cours de yoga pendant ses heures de boulot au lieu d’y aller le soir ou simplement courir alors qu’il était là et qu’on aurait pu rester « en famille » -il a deux filles.

Ça a été la lente dégringolade, mais ça je ne l’ai pas senti sur le moment. Enfin, je sentais bien qu’un truc n’allait pas, je me sentais étouffer, mais je mettais ça sur le compte du fait que notre relation état récente et qu’on devait apprendre à vivre ensemble.

Puis il y a eu ce soir où on s’est engueulé plus que d’habitude. J’ai eu peur, j’ai appelé mon frère pour qu’il vienne me chercher (ma voiture était garée chez mes parents, ça aussi à cause de lui, il jugeait que je n’en avais pas besoin, car il me prêtait la sienne quand je voulais. Sauf quand j’ai voulu fuir). Il m’a arraché le téléphone des mains, j’ai eu le temps de crier mon adresse à mon frère. Monsieur Taré a voulu se barrer avec mon téléphone déverrouillé pour le fouiller. Je me souviens l’agripper dans le couloir pour le retenir, et lui me mettre un coup de coude dans le ventre pour me dégager. J’ai heurté le mur. Lui s’est tiré, les voisins étaient sur le palier et m’ont demandé si j’allais bien. J’ai demandé à la voisine un sac de voyage pour m’aider à fuir. Elle me l’a donné. Mon frère est arrivé. Mon ex est rentré, calmé. Il avait fouillé mon téléphone, et était rassuré, il n’avait rien trouvé, il s’est excusé. Et moi, j’ai donné à mon frère mes affaires de valeur, mon passeport, et quand il m’a dit « tu viens avec moi ! », j’ai écouté mon ex qui a dit « on doit parler avant ». Il y a eu un long échange de regard entre moi et mon frère, et j’ai dit « C’est bon, on va parler ». PUTAIN.

Quelques jours plus tard, j’ai croisé la voisine dans l’ascenseur. On montait ensemble. Je n’ai pas réussi à la regarder en face. J’avais trop honte d’être encore là. Je lui ai rendu son sac de voyage.

Je n’avais pas les moyens de prendre un appartement parce que je continuais à payer le crédit de mon appartement acheté avec Monsieur Geekette dont je m’étais séparée quelques mois plus tôt ; on était en train de vendre. Quand j’ai demandé à mon père si je pouvais revenir vivre chez eux, il m’a dit qu’en cas d’urgence bien évidemment, sauf que je n’ai pas réussi à lui dire qu’il y avait justement urgence et j’ai juste dit que ça ne se passait pas bien, donc il m’a encouragé prendre un appartement dès que j’aurais vendu le premier. J’ai pensé aux amis mais ils ont leur vie.

Il y a eu une autre soirée qui aurait dû me faire fuir. Les bleus sur les bras et les épaules parce qu’il me retenait de force alors que je voulais partir. Les clefs confisquées. Les nuits à ne pas dormir parce que, même s’il était sur le canapé, j’avais peur qu’il vienne. Les quelques fois où j’ai dit non mais que pour lui c’était un oui déguisé. La fois où de rage il a cassé la porte des toilettes. Celle où j’étais en boule sur le lit, et où j’ai vraiment cru qu’il allait me frapper. A la place, il a frappé dans le mur, et s’est cassé le métacarpe. Il a eu des broches pendant des semaines.

Entre ces périodes, il était parfois gentil, redevenait celui dont j’étais tombée amoureuse. S’excusait du mal qu’il m’avait fait, me promettait tout ce que je voulais entendre. Mes copines auxquelles j’en ai parlé ont du mal à l’imaginer ainsi -elles m’ont cru, tellement en public il est plaisant, avec de l’humour, sympa. Il est maître de conférence à la fac, il a de l’aisance… Mais dans l’intimité, c’était autre chose. Mister Jekyll, Mister Hyde… Un pervers narcissique dans tout sa splendeur.

Quelques semaines plus tard, j’ai vendu l’appartement, puis dans la foulée j’ai trouvé un appartement en colocation. Tout ce que je voulais, c’était un endroit où stocker mes affaires.

Dans le même temps, j’ai aussi eu une date de départ pour un contrat de travail à l’étranger.

J’ai profité que Monsieur Taré parte en vacances avec ses gamines pour déménager, avec l’aide de mes parents, pour le coup. Je leur avais juste dit que ça n’allait pas, mais sans aucun détail. Ils m’ont posé des questions, mais je n’ai pas eu le courage de le leur dire. Je suis partie vite, j’ai oublié des trucs. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas mis ses clefs dans la boîte aux lettres en partant.

Je suis partie, je me souviens du poids qui m’a quittée lorsque l’avion a décollé. J’étais libérée de ce fou. Il m’a écrit d’abord tous les jours, puis comme j’étais en silence radio, toutes les heures. Au bout de deux semaines, j’ai craqué, j’ai répondu, et on avait passé une journée entière à nous écrire.

J’ai mis de la distance. Il m’écrivait souvent, je répondais de temps en temps. Puis j’ai rencontré Monsieur Minuté, et comme j’en avais parlé sur le blog, l’autre l’a lu et su et m’a foutu une paix méritée jusqu’à mon retour. Il avait bien compris qu’une réponse de ma part n’était pas envisageable. Mais je suis rentrée. Il a fallu que je lui rende ses clefs, je comptais les déposer dans sa boîte aux lettres, mais il m’a dit qu’il avait encore des affaires à me rendre. Je suis montée. C’était bizarre. Il m’a rendu mes affaires, on était apaisés, on avait parlé un bon bout de la nuit. J’étais rentrée dormir chez mes parents, où j’avais posé mes valises pour mon mois et demi en France -j’avais rendu la coloc entre temps, et je repartais ensuite. Il a continué à m’écrire, je répondais de temps en temps. Quelques jours avant mon départ, il m’a dit qu’il avait retrouvé des affaires à moi. Mouais. Et qu’il voulait me parler. Re-mouais. Je lui avais dit qu’il pouvait me faire un colis, mais il voulait me parler en face. Bon. De guerre lasse, j’avais accepté, le prévenant que je lui n’accorderai qu’une heure, une fin de soirée après avoir dîné chez mon frère.

Mais ce jour-là, c’était le jour où Monsieur Minuté m’avait annoncé par mail que nous ne nous reverrons pas, qu’il ne rentrait pas à cause d’un typhon. J’étais en voiture pour aller chez mon frère quand j’ai reçu son message. Je me souviens m’être garée, d’avoir lu son mail, puis d’avoir beaucoup pleuré. Puis un auto-stoppeur m’avait demandé si je pouvais le déposer, j’avais dit oui, les yeux explosés. Et donc quand ce soir-là je suis tout de même allée voir l’autre taré, je n’étais pas en état. Il l’a bien senti, et après que nous ayons pas mal discuté de banalités, tandis que je partais, il m’a embrassée et j’avais fini la nuit avec lui. A mon retour chez mes parents au petit matin, mon père m’avait demandé en souriant si j’avais passé « une bonne soirée chez mon frère », puis m’avait dit sans sourire, en voyant mon air gêné, qu’il espérait que je n’avais pas dormi chez mon ex (mon père savait qu’il m’écrivait sans arrêt). Je n’avais pas assumé et j’avais dit que non, bien évidemment.

Les mois sont passés, j’ai fait une pause mecs pour me retrouver, besoin d’être un peu seule. J’ai oublié peu à peu Monsieur Minuté, je me  suis éclatée dans mon travail. Un soir d’avril 2017, encore sur ma base, j’ai regardé avec deux amies le film de Maiwenn, « Mon roi ». J’ai pleuré tout le long. Elles l’ont remarqué et à la fin, elles m’ont fait parler. Tellement de points communs, à commencer par la blessure au genou que j’avais quand je l’ai quitté. Je-nous. L’une était au courant de quelques trucs, pas l’autre. Les deux m’ont ouvert pleinement les yeux sur le fait que ce n’était pas normal ce qu’il s’était passé.

 

Bref. A mon retour de contrat il y a un an et demi, j’ai rencontré Pénélaud. La suite, c’est une belle histoire, saine.

La dernière fois que j’ai vu Monsieur Taré, c’était un soir de mai 2017. Je sortais de chez Pénélaud, et l’autre voulait absolument me voir et m’envoyait plein de messages auxquels je répondais vaguement de temps en temps. J’avais accepté de passer, mais uniquement en bas de chez lui, j’avais refusé de monter. Il m’a vue sortir de ma voiture, j’avais une jolie robe, le sourire, j’étais heureuse. Il m’a dit « T’as un nouveau mec ? ». J’ai dit « Oui ! ». Il a crié dans la nuit « Va te faire foutre avec ton bonheur » en donnant des coups de pied dans mes roues. Je suis remontée dans ma voiture et on ne s’est plus revus.

Je l’ai bloqué sur tous les sites imaginables. Il a été jusqu’à créer des adresses e-mail pour m’écrire, que j’ai bloquées aussi. Il a trouvé mon adresse mail pro. Je l’ai bloqué.

Avec le recul, il y avait tellement de signes qu’il était taré. Déjà par ses propres dires, il m’est revenu en mémoire (trop tard) une anecdote avec son ex -qui vivait loin et ne voulait surtout pas se rapprocher géographiquement de lui, je trouvais ça bizarre- qui était venue passer le weekend chez lui et avait voulu partir dans la nuit à la suite d’une dispute. Ou de la mère de ses enfants qui n’arrêtait pas de lui écrire « arrête de m’écrire ». Et d’autres.

Je n’ose pas imaginer le calvaire des femmes qui vivent avec un conjoint violent pendant des années, qui ont des enfants ou sont dépendantes financièrement. Le mien n’est que relatif comparé à ce que je peux lire sur le net.

Je ne sais pas qui aura été au bout de ce billet super long et hyper perso, mais s’il pouvait aider ne serait-ce qu’une seule nana à se libérer du joug d’un homme qui la traite mal, j’en serai satisfaite.

Et tu tapes tapes tapes, c’est ta façon d’aimer

Spread the world !Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on Google+
Google+
Share on Facebook
Facebook
Taggé comme:

À propos de l'auteur

J'ai créé ce blog en mars 2011. Il parlait alors de geekeries en tout genre. Ma vie a pas mal évolué, ce blog avec. Aujourd'hui, il est à mon image : la vie belle et rebelle.

4 Comments

  1. Adrienne dit :

    Je suis allée au bout de ton article et je te dis bravo ! Bravo d’être partie, bravo de t’être retrouvée, bravo d’être à nouveau heureuse.
    De mon côté c’est un peu différent, la violence n’est arrivée qu’au bout de 8 ans. Sous la forme d’un épisode psychotique (avec hallucinations visuelles et auditives). Et c’est avec son déni (il disait avoir tout oublié, il ne s’est jamais excusé) que j’ai réussi à me dire « bon là il est temps de te tirer »…
    Enfin bref. Je voulais juste te dire bravo. Parce que c’est une grosse étape de partir, mais c’en est une aussi de se retrouver, et de se recréer une vie, du bonheur.
    <3

  2. lamarie84 dit :

    Tu as eu beaucoup de courage d’avoir écrit ce billet car ce n’est vraiment pas évident…
    Je suis contente que tu t’en sois sortie 😊 ce n’est pas évident…
    Je n’ai pas eu d’ex comme ça mais qqn de ma famille…des années de calvaires…encore maintenant même si je refuse toutes les réunions de famille (même si je passe pour la méchante…) et je me sens bien mieux sans cette pression et il n’y a que 2 personnes qui savent plus ou moins ce qu’il s’est passé…un ex (qui était finalement qqn de toxique…) et mon mec actuel mais… »ce qui ne tue pas rend plus fort » alors je me bloque et ne dis plus rien et j’avance dans ma vie avec plus de sérénité en me disant plus jamais (par contre j’ai beaucoup beaucoup beaucoup de mal à faire confiance)

    Enfin bref, je suis contente que tu t’en sois sortie et bon courage à toutes les autres femmes (ou hommes car cela arrive aussi malheureusement à certains hommes…) !!!

  3. Cristophe dit :

    Ce qui me terrifie dans les vécus comme le tien, en plus de la manipulation et de la violence, c’est que ces sales types arrivent à faire tout cela à des personnes fortes et intelligentes, qui ont à la base les moyens de ne pas tomber dans/sous leurs pattes… Leur pouvoir me terrifie.

    Comme tu l’écris à la fin, puisse ton billet aider !

  4. Wladimir dit :

    Félicitations pour ce courage !

Leave A Reply